Au début de l'année 1933, dans les semaines qui précèdent l'élection d'Adolf Hitler et la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes, les journaux allemands font de Solal, roman d'Albert Cohen, qui vient d'être traduit, un éloge démesuré : la Vossische Zeitung du 12 mars compare l'écrivain à Shakespeare et trouve dans le livre des scènes dignes de Richard III. Dès sa parution chez Gallimard en 1930, ce premier volume du cycle romanesque qui devait aboutir en 1968 à la publication de Belle du Seigneur bénéficia d'une critique exceptionnelle. Dans l'histoire de Solal, ce jeune homme venu d'Orient, qui salue dès son arrivée à Genève la statue de Rousseau et à qui grâce aux femmes tout semble réussir, le lecteur voit un émule de Rastignac, un nouveau Julien Sorel. Mais Solal est juif et le mal du siècle donne au livre une autre dimension. Avec les traductions, le succès du roman devient universel : « Une œuvre stupéfiante », écrit le New York Herald Tribune ; pour le New York Times, Cohen, c'est Joyce, Caldwell, Rabelais réunis, avec en plus la magie des Mille et Une Nuits. Les critiques anglaise, autrichienne, italienne ou helvétique s'expriment sur le même ton. L'audience d'Albert Cohen dans le monde, à ce moment-là, est plus grande qu'elle ne le sera jamais. Ce n'est que peu de temps avant sa mort, après une longue éclipse, qu'on finira par lui rendre justice dans les pays de langue française : il n'en reste pas moins que la cassure qui marque son existence est essentielle à la compréhension de l'écrivain. Dans l'approche de l'œuvre, la tragédie du siècle – Seconde Guerre mondiale, génocide du peuple juif – est un phénomène capital.
1. « Je ne suis pas un écrivain »
Dès son entrée au royaume des lettres, Albert Cohen a été promis à la gloire, cette gloire qu'il sera contraint de refuser. Il finira par nier avec obstination son titre d'écrivain. Un entretien qu'il accorde au Magazine littéraire en 1979 débute ainsi : « Je dois le dire tout de suite : je ne suis pas un écrivain. » Cette […]
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