2. Le maître du verbe
En cessant d'être un insurgé, al-Mutanabbī a prononcé sa soumission aux lois d'une société et aux normes de sa culture. Il ne faut donc point s'attendre à déceler dans son œuvre le bouleversement d'une esthétique. Le libre jaillissement et les accents personnels des poèmes de révolte cèdent le pas au respect total des conventions. Pour peu que l'on ferme les yeux sur certains aspects subversifs de son attitude envers l'islam, on ne trouve rien dans ses panégyriques qui puisse menacer l'ordre établi. Mais la fonction de thuriféraire à gages pouvait-elle lui laisser sa liberté ? Son insertion dans les structures socioculturelles de l'époque lui faisait une obligation de se mettre au service d'une classe possédante ; elle n'aurait pas admis qu'il s'affranchisse de principes tenus pour fondamentaux.
C'est donc dans des limites restreintes que se trouvait prise la création d'al-Mutanabbī. L'immense fortune de son œuvre s'explique aisément pour trois raisons. La première est que cet Arabe est mû par un orgueil racial incommensurable Il met en scène un type d'homme idéalisé où tout un peuple veut se reconnaître. La fierté, un sens exacerbé de l'honneur, la passion de la liberté alimentent un lyrisme glorieux qui ne pouvait laisser insensible. Ajoutons que, contrairement à la plupart des poètes, citadinisés et amollis, celui-ci est un homme du désert, amoureux de ses solitudes, aimant affronter ses périls. Il y a dans certains de ses poèmes de sauvages descriptions et de saisissants tableaux de batailles qui enflamment le cœur d'un lecteur réduit par l'urbanisation à cultiver la nostalgie des temps du courage et de l'engagement. Ce bédouinisme épique a, d'autre part, l'avantage de maintenir cette production dans la tradition archaïque qu'elle fait revivre et magnifie.
La deuxième raison de l'attrait qu'exerce al-Mutanabbī doit se chercher dans sa vision du monde. Pessimiste et hautain, trouvant dans la rigueur et l'austérité des aliments propres à nourrir sa […]
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