4. Un théâtre lyrique
La tentation du théâtre apparaissait dès l'oratorio tragique, Et les chiens se taisaient, publié dans Les Armes miraculeuses : mise en scène du héros césairien par excellence, le Rebelle, qui revit au moment de mourir ses affrontements avec les figures de l'oppression, son amour fou de la liberté, sa solitude aussi.
Le théâtre présente aux yeux de Césaire l'avantage de pouvoir toucher l'immense public des non-lecteurs. Il réduit ainsi la distance entre l'intellectuel révolutionnaire et la masse populaire qu'il lui faut soulever. La simplification progressive de l'écriture théâtrale de Césaire correspond sans doute à ce souci pédagogique. Une saison au Congo (1966) relate, à la manière de Brecht, la dramatique accession à l'indépendance de la colonie du Congo belge et la mort de Patrice Lumumba. Une tempête (1968), qui propose une variation sur la pièce de Shakespeare, accentue le symbolisme des conflits raciaux entre Caliban, l'esclave noir, Prospero, le colon blanc, et l'ondoyant Ariel, le mulâtre.
Le chef-d'œuvre de Césaire, La Tragédie du roi Christophe (1963), représenté dans le monde entier, prend son sujet dans un épisode de l'histoire haïtienne, le destin de Christophe, « ancien esclave, ancien cuisinier, ancien général, roi d'Haïti ». Cette didascalie résume tout l'enjeu de la tragédie : comment passer de l'esclavage à la liberté, comment conduire un peuple à l'indépendance ? Christophe choisit de mettre Haïti sur la route du progrès, pour rattraper l'Europe. Mais trahi, trompé, il échoue et se retrouve seul, nu, dépouillé de ses rêves. La pièce n'impose aucune interprétation de cet échec, même si elle souligne que Christophe n'a pas su sortir du modèle emprunté aux anciens maîtres. Ce qui fait la force de ce drame très shakespearien, c'est que, présenté au moment même où les anciennes colonies d'Afrique accédaient à l'indépendance, il apparaissait comme un avertissement lucide et grinçant à l'intention des possibles imitateurs de l'autocrate Christophe, mais qu'il était aussi un appel farouche au soulèvement et à la libération de tous ceux qui ont été asservis. La leçon du « rebelle » Césaire est là, dans cette fidélité à la révolte nécessaire.
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