Figure majeure de la littérature israélienne contemporaine, Aharon Appelfeld se situe toutefois hors du sérail des écrivains qui dépeignent les états d'âme d'une société israélienne en mutation permanente. Son histoire personnelle le porte à retracer le vécu du judaïsme européen d'Europe centrale tout au long du xxe siècle. La quête de la mémoire occupe une place prépondérante dans son œuvre où sont évoquées des enfances idylliques à jamais perdues, des périodes troublées de l'assimilation ou des survies précaires après la Shoah. Dans un hébreu qu'il acquiert à l'âge de quatorze ans, Aharon Appelfeld forge des langages universels : selon lui, « l'Art, et l'Art seulement peut-être, est capable d'endiguer la banalisation et de lutter contre la perte de signification de la Shoah [...]. La littérature doit obéir à un impératif : traiter de l'individu, un individu auquel son père et sa mère ont donné un nom, ont parlé une langue, ont donné leur amour et leur foi. Par sa nature même, l'Art défie constamment le processus d'anonymat auquel chaque individu est réduit » (Beyond Despair, 1994).
1. Une langue maternelle d'adoption
Aharon Appelfeld naît en 1932 à Czernowitz en Bucovine (rebaptisée Tchernovtsy et située actuellement en Ukraine), dans une famille juive assimilée. De langue et de culture maternelles allemandes, il entend le yiddish de ses grands-parents et comprend le ruthène (dialecte ukrainien) ainsi que le roumain. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il connaît le ghetto et le camp, puis, resté seul, il erre pendant trois ans dans les forêts d'Ukraine, dormant à la belle étoile l'été, trouvant refuge chez les voleurs de chevaux et les prostituées durant les hivers rigoureux. Il enfouit au plus profond de lui-même son identité juive ainsi que sa langue maternelle pour s'exprimer uniquement – et très épisodiquement – en ruthène.
À la fin de la guerre, non seulement il a perdu l'usage de l'allemand, mais il est incapable de s'exprimer dans quelque langue que ce soit. « En 1946, l'an […]
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