La reconnaissance des arts et des civilisations d'Afrique s'est faite très tardivement. Quelque trois mille ans de malédiction biblique pour la descendance de Cham, trois siècles de traite des esclaves (pour ce qui concerne les seuls Européens), un autre encore d'exploitation coloniale ont aveuglé le regard blanc, enfermé dans ses confortables certitudes, qu'elles soient plutôt mercantiles chez le négrier, religieuses chez le missionnaire, raciales chez le colon, politiques chez l'administrateur.
Depuis l'Antiquité, au-delà de la quatrième cataracte du Nil, pour l'Égypte, ou du Sahara pour l'Afrique romaine, l'Afrique noire était réputée hors de l'histoire et de toute civilisation. Lorsque, au xixe siècle, telle campagne d'exploration ou de « pacification » mettait la main sur une statuaire magnifique, ou bien encore butait sur quelque royaume fort et bien gouverné, surgissaient aussitôt des spéculations sur de possibles filiations avec l'art grec ou certaine influence égyptienne pour expliquer ces « anomalies ». En 1876, l'éminent anthropologue Paul Broca affirmait sereinement dans son Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales que « jamais un peuple à la peau noire, aux cheveux laineux et au visage prognathe n'a pu s'élever spontanément jusqu'à la civilisation ».
Ce sont les artistes européens de l'avant-garde – Matisse, Picasso, Braque –, dans les années 1900, qui sont les premiers frappés par la force et la beauté des arts d'Océanie et d'Afrique. Les masques, en particulier, inspireront leurs œuvres, qui révolutionnent l'art contemporain. Mais il faut attendre les luttes de décolonisation pour que l'étude des religions et civilisations traditionnelles, les progrès de la recherche à propos des royaumes et empires précoloniaux, l'approfondissement de la question complexe des langues négro-africaines et de leur unité, enfin une revendication littéraire et politique, la négritude, donnent sa vraie place au monde de l'Afrique noire.
