4. Civilisation de la lance
Si les récoltes étaient une richesse, la terre n'était pas un capital dans l'Afrique traditionnelle car, comme l'air et l'eau, elle ne faisait jamais défaut : il suffisait de défricher. Par contre, le bétail jouait un rôle qui rappelle celui du capital dans les systèmes économiques occidentaux : il procure à son propriétaire, en lait et en jeunes bêtes, des « revenus » sans travail ; il s'accumule sans perte de valeur, car un troupeau ne meurt pas ; il est un bien mobilier qui se déplace, permettant transactions et migrations. Ce bien précieux attire les convoitises : le défendre et s'en emparer deviennent préoccupations essentielles. Elles ont suscité la civilisation de la lance.
Les sociétés pastorales et guerrières se sont développées à l'est de la grande faille qui, des plaines marécageuses du Nil Blanc (où vivent les Shilluk, les Dinka, les Nuer), se continue vers le sud par la dépression des Grands Lacs et se rapproche de l'océan Indien à l'embouchure du Zambèze. Au-delà de ce fleuve, les collines du Natal terminent cette zone allongée sur plus de 5 000 km, constituée principalement de hauts plateaux de savane herbeuse, milieu très favorable à l'élevage et à la vie nomade.
En certaines régions, particulièrement dans l'aire interlacustre, les pasteurs-guerriers rencontrèrent des sociétés d'agriculteurs. En maints endroits, ils se contentèrent de les piller au passage : leur valeur militaire le leur permettait aisément. Ailleurs, ils s'établirent définitivement, coexistant avec les paysans en des sociétés mixtes qui devinrent rapidement des sociétés à castes : les descendants des nomades conquérants constituèrent une aristocratie dominante, vivant de la strate paysanne devenue inférieure. Par diverses institutions évoquant la féodalité médiévale et la clientèle romaine, les individus de la caste inférieure se liaient à un membre de l'aristocratie dont ils obtenaient une indispensable protection en contrepartie de redevances en nature et de prestations en travail. […]
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