3. Affectivité et passions dans la tradition classique
Sans pouvoir entrer ici dans l'extrême complexité et la richesse immense de l'expérience grecque de l'affectivité et des passions – notamment dans la littérature tragique –, il est néanmoins possible de placer quelques repères significatifs chez les philosophes. « Le Grec, écrit E. R. Dodds, a toujours vu dans l'expérience d'une passion une chose mystérieuse et effrayante, l'expérience d'une force qui est en lui, qui le possède au lieu d'être possédée par lui. Le mot lui-même pathos en témoigne : comme son équivalent latin passio, il signifie quelque chose qui “arrive à” un homme, quelque chose dont il est la victime passive. Aristote compare l'homme dans un moment de passion à des personnes endormies, démentes ou ivres : sa raison, comme la leur, est suspendue. » À la passion correspond, chez Homère, l'atê comme état d'obscurcissement, comme « folie » passagère et « démonique », d'origine surnaturelle – le daimon se sert de l'esprit et du corps humain comme d'un instrument. Nulle place ne semble être faite, dans ce contexte, à ce que nous avons relevé avec Kant comme l'affect, pour lequel il n'y a, semble-t-il, pas de nom. Dans le Phédon, Platon défend l'idée que l'âme rationnelle, celle qui a le logos, « ne pourra reprendre sa véritable nature, qui est divine et sans péché, qu'une fois purgée de la “folie du corps” par la mort et par l'ascèse », et « que la vie bonne est la pratique de cette purgation, meletê thanatou » (E. R. Dodds). Et cependant, tout en écrivant, dans La République (IX, 572 b) qu'« il existe au fond de chacun de nous une forme terrifiante, sauvage et indisciplinée (anomon) de désirs » et que « c'est bien là ce qui se manifeste dans les rêves », il conçoit, dans le même texte, les passions non plus simplement comme quelque chose d'origine extérieure dont il faudrait se débarrasser, « mais comme un élément nécessaire à la vie de l'esprit, et même comme une source d'énergie qui peut être “canalisée” vers u […]
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