4. Un grand journal
Mais ce n'est pas la mort qu'Addison et Steele nous ont léguée, ni même un mausolée : c'est le miracle d'un almanach qui a survécu aux saisons, d'un journal qui a freiné la fuite du temps. Trois éléments conspirent à la pérennité du Spectator. D'abord le refus des auteurs de rester en prise directe avec la réalité quotidienne. À cette fin, ils ont délégué leurs pouvoirs à une sorte de comité de rédaction imaginaire, groupé autour de M. Spectateur, témoin attentif et censeur souriant de la société de son époque, qui s'efforce d'« aviver la moralité par l'esprit (wit) et de tempérer l'esprit par la moralité » (Spectator no 10), de fournir à la nouvelle classe dirigeante l'échelle de valeurs religieuses, artistiques et sociales qu'elle cherchait. Ce « club » siège dans les divers cafés de la ville et réunit, dans ces « salons du pauvre », des personnages de toute qualité : sir Roger de Coverley, vieux tory attaché au passé, y affronte sir Andrew Freeport, gros marchand de la Cité qui regarde vers l'avenir. Le capitaine Sentry, cette ombre du jeune Steele, parle au nom de l'armée, un ecclésiastique anonyme défend les intérêts de l'Église établie. Éternel étudiant en droit, le Templar, éternel vieux beau, Will Honeycomb appartiennent à la faune de Londres. Ils tranchent sur la mode, les femmes, le théâtre.
Ce petit monde ne joue peut-être pas, dans l'économie de la revue, tout le rôle qu'on pouvait attendre de lui, car ses créateurs n'ont pas voulu ou n'ont pas su l'exploiter à fond. Il n'en a que plus de charme et de mystère. Et l'un des personnages a même acquis une dimension romanesque. C'est celui dont les auteurs se sont le plus moqués, tant il est vrai qu'on s'attache à ce qu'on raille. Sir Roger de Coverley est l'une des figures les plus vivantes et les plus pittoresques du monde de la fiction. Il fut peut-être la cause d'une des obscures dissensions qui opposèrent, à la longue, les deux maîtres d'œuvre de la revue. La légende veut en effet que, mécontent de certai […]
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