Leur amitié s'inscrit aux sources du journalisme moderne. Leur journal, le Spectator, est bien plus que l'univers savoureux de personnages fictifs car Addison et Steele y ont inventé tous les aspects d'un grand journal, dans ses formules comme dans le souci du lecteur ; ce sont les premiers architectes d'une puissance nouvelle : l'opinion publique.
La critique contemporaine a voulu dissocier ces deux noms que la postérité avait unis. Elle s'est efforcée de rendre à chacun son dû et, surtout, de dégager l'originalité de Steele qu'éclipsait la gloire de son redoutable ami. Or, la lecture des pages consacrées à l'un crée toujours un appel d'air vers l'autre. On ne comprend bien Steele qu'en étudiant Addison, et Addison qu'en interrogeant Steele. Les deux hommes se définissent l'un l'autre.
1. Vies parallèles
Déjà leurs vies offrent un étrange parallèle et peuvent se reconstituer en contrepoint. Ils sont nés la même année : Steele, au début de mars 1672, Addison, au début de mai. Ils furent internes dans la même école et fréquentèrent ensemble Oxford. Ensuite, leurs voies divergent ou plutôt s'espacent. Steele s'engage dans la garde royale et, grâce à ses protecteurs whigs, devient capitaine. Addison, plus pauvre et plus studieux, passe ses examens et est élu fellow de Magdalen College.
C'est dans un cercle whig où se prépare la succession protestante, le Kit Kat Club, que les deux amis se retrouvent, à l'aube du siècle des Lumières. Steele a déjà publié un petit traité de morale, le Christian Hero (1701), où il prêchait des règles de conduite assez différentes de celles qu'il pratiquait : « Faites comme je dis et non comme je fais. » Il donne trois comédies d'un genre nouveau, où il prétend substituer au rire une émotion plus délicate. La première, The Funeral (1701), enterre la comedy of manners et ressuscite un riche seigneur pour la plus grande confusion d'une veuve trop prompte à se réjouir. La deuxième, le Lying Lover (1703), nous raconte les aventures et la conversion d'un menteur qui […]
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