2. Les malheurs du temps présent
Il disparaît au moment ou l'Islām change de maîtres, à l'aurore de l'hégémonie turque : en 1055, Tugrilbeg installe à Bagdad, dans l'ombre du calife, un véritable pouvoir de fait qui va réunifier, sous la bannière de l'islām « orthodoxe » ou sunnite, une bonne partie de ses territoires alors au bord de l'anarchie. Mais, de ce sursaut de l'Islām, Abū l-‘Alā' n'aura connu que les veilles sanglantes, les convulsions d'une histoire dont le spectacle, ajouté à ses propres malheurs, aura nourri son pessimisme. Princes ḥamdānides d'Alep, bédouins du désert, Būyides protecteurs du calife de Bagdad, sans oublier le califat rival, celui des Fāṭimides du Caire, tous ces pouvoirs font de la Syrie du xe siècle finissant le malheureux champ clos d'ambitions rivales qui confirment la décadence générale du pouvoir politique, affaiblissent l'autorité musulmane et favorisent les entreprises de l'étranger : Byzance maintient sur ces régions une pression très forte.
C'est dans ce contexte de désastres, personnels et collectifs, que s'élabore la production d'Abū l-‘Alā' : œuvre difficile, fondamentalement celle d'un poète doublé d'un érudit, chargée de symboles et de mots rares, elle ne prétend pas ériger un corps de doctrine, structuré comme tel, mais livre une pensée en train de se faire et de se dire. Les sursauts, les retours sur soi-même, les contradictions aussi, sont le prix d'une lecture vers à vers. Mais l'analyse globale restitue heureusement à cette pensée son unité essentielle et son originalité, si fermes, si tranchées que la civilisation à laquelle elle appartient a parfois refusé de s'y reconnaître.
L'orgueilleuse solitude d'Abū l-‘Alā' n'est souvent rien d'autre, dans le fond, que la première, la plus immédiate des manifestations de son pessimisme. C'est la déploration sur la folie des hommes qui appelle la volonté hautaine de n'être pas comme eux :
Les hommes ont beau différer de caractère et de conduite, la perversion de leur nature est partout égale.
Ah ! si to […]
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